Chapitre 7

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Épreuve de l’étranger

Je suis née de la mixité. A l’époque, quelqu’un dont la mère était italienne et le père français, ne pouvait pas se dire italo-français, c’était mal accepté. Moi, je le criais sur les toits. Dès mon plus jeune âge, j’ai su d’instinct que j’étais d’ailleurs, d’un autre lieu. Sans avoir lu Rimbaud, j’avais le sentiment que Je est un autre, qu’il me fallait partir loin de la France, franchir la frontière, pour devenir moi-même. De ses aïeux, ma mère ne savait à peu près rien sinon qu’ils venaient de Roumanie et avaient fait leur nid dans le Veneto au milieu du XIXème siècle. Todesco, c’était le nom de ma mère, mais c’était aussi celui qu’on donnait jadis aux juifs ashkénazes, ces “Tudesques” qui pratiquaient le yiddish, un parler mêlé de moyen allemand et de termes hébraïques. Dans cette contrée forestière de l’Italie, les Todesco prospérèrent bientôt dans le commerce du charbon de bois, devinrent Italiens, se mélangèrent et oublièrent leurs origines.

Lorsque mes grands-parents fuirent l’Italie avec leurs trois enfants, Mussolini avait pris le pouvoir déjà depuis neuf ans. Pour comprendre le mystère des passions qui gouvernent ma vie, il me faudrait lever le rideau sur toute une dramaturgie familiale, remonter jusqu’à mes ancêtres. Mon mausolée intérieur abrite une foule de trépassés, de fantômes, qui me hantent depuis toujours : l’arrière grand-père Todesco, jeté du haut du pont de Bassano del Grappa par les fascistes; l’arrière grand-père Cavalli, en fuite, pour échapper à la prison et gagner l’Allemagne, puis porté disparu. Comme tous les siens, mon grand-père était antifasciste, mais il choisit la voie de l’exil plutôt que de combattre dans la résistance, découvrant rapidement que la France, le pays tant attendu de la liberté et des droits de l’homme, avait pour règle de séparer, de discriminer et d’exclure. Outre l’hostilité ambiante, mes aïeuls n’eurent pas la chance de leur côté. Ma grand-mère fut emportée par une pneumonie, à l’âge de vingt-neuf ans. Maman disait que c’était à cause de son père, qu’il l’avait fait mourir avec ses plantes médicinales au lieu de recourir à un médecin. Puis, elle ajoutait dans un soupir résigné : « Elle est morte de chagrin ». A partir de là, la vie devint très dure. Prise en haine par sa belle-mère, maman se vit imposer les besognes les plus lourdes, à l’âge de neuf ans. Aucun sentiment, aucune chaleur n’agrémentait son univers quotidien. Elle était seule, sans aucun soutien.. Il y eut aussi sa résistance à accepter les coups, les mauvais traitements, les privations infligés à ses cadets. Résistance qui allait d’une part avec le désir farouche de défendre sa propre intégrité et, d’autre part, avec l’exigence d’une révolte contre l’iniquité et la fatalité. Le fait est qu’elle ne resta pas dans le désastre que le remariage de son père avait fait naître. Sa fuite même dérivait de son refus à se soumettre au malheur. Et c’est parce que la protection de l’enfance, avec tous ses défauts, lui permit de se faire entendre, que la vie put continuer… Jusqu’à ce que la guerre jetât son optimisme à bas.

En Septembre 1939, mon grand-père avait vainement tenté de s’engager dans l’armée française. Evidemment, les gens du village détestaient ce Rital, qui croyait appartenir à la même communauté parce qu’il avait opté pour la France. La guerre contre l’Allemagne et l’Italie réactivait le racisme rampant au fond des êtres. L’envie – due à ce que mon grand-père réussissait à s’en sortir, à nourrir une femme et sept enfants, à force d’un labeur acharné, – se transformait lentement en ressentiment, en haine implacable. Le travail était toute la vie du “père Todesco”; elle était cette dignité qui donne à l’immigré, au réfugié, la force de se tenir la tête haute, de reconstruire sa fortune. Toujours en attente d’une reconnaissance irréalisable puisque méprisée. L’expérience de mon grand-père Francesco montre bien que l’assimilation ne produit pas toujours les effets escomptés. Quatre ans plus tard, il mourut poignardé, frappé au dos dans la forêt par trois hommes d’un village voisin, alors qu’il rentrait du travail. Pour tout dire : Homo homini lupus. Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup y est pas…

Toute cette série impressionnante de deuils continue à me poursuivre et légitime, en quelque sorte, l’épreuve toujours renouvelée de l’étranger. Force est de reconnaître que seul compte pour moi ce que Segalen a nommé un exotisme radical : la connaissance que quelque chose n’est pas soi-même. Qu’être, c’est devenir. Et que l’exil volontaire, aussi bien que les paroles entendues par Abraham : Va vers toi-même hors de ton pays, de ton lieu natal, de ta parenté, de ta maison, signifie pour moi l’impossibilité de me fixer. J’ai donc bâti mon existence sur l’idée du cheminement. Cheminement qui ne connaît ni arrêt ni frontière… Comme si la vraie vie était toujours ailleurs, lointaine et étrangère.

* * *

Ce fut par amitié pour un homme et une femme de Cagliari, rencontrés par hasard, que S. et moi embarquâmes à Tunis pour la Sardaigne. Ils nous avaient conté que leur île ressemblait fort à la Tunisie. La beauté des corps bistres et fiers, les immenses plages de sable blanc et fin, l’eau si bleue qu’elle se confondait avec le ciel, les palmiers-nains, les oliviers sauvages, les figuiers, les genêts épineux, la côte dévorée de soleil, tout évoquait là-bas la Sardaigne chère à leur cœur. Son nom déjà faisait rêver : Sardegna. Il inspirait la transparence laiteuse de la sardoine, la fixité de la pierre, la sublime présence de la mer. L’idée d’une terre inconnue, suspendue entre l’Afrique et l’Europe, nous avait alléchés. Nous ne pouvions nous résoudre à quitter la Méditerranée : une vie faite de lenteur et de silence, de douceur et d’harmonie. Non seulement il ne pouvait rien nous arriver de plus heureux en croisant le chemin des deux Sardes, mais il ne pouvait rien nous arriver de plus important. L’amitié voyageuse aussi a ses coups de foudre. La femme, la quarantaine, était un être à part, sans aucun doute; hors du commun, reine d’elle-même dans sa robe vert émeraude, soufflée par le vent. Il y avait en elle quelque chose d’ombrageux, d’attirant, et j’imaginais l’île d’où elle venait un peu à son image : âpre et insaisissable.

Pendant la période du ramadhân, nous voyageâmes ensemble dans le plus grand dénuement, dormant sur une plage ou à même le sol chez l’habitant, sur une natte rugueuse; mais aussi dans cette sorte de jouissance que provoque le jeûne. En route, nous nous nourrissions essentiellement de pain, de harissa et de ce petit-lait aigrelet, dont je raffolais. Et nos hôtes, nous voyant maigres et évanescents, semblaient décidés à nous nourrir à suffisance. Les Tunisiens étaient très hospitaliers. La pauvreté n’effaçait jamais une profondeur spirituelle que je ne me lassais pas de découvrir auprès des personnes les plus humbles. Chaque aurore, l’appel du muezzin retentissait du haut du svelte minaret pour inviter les fidèles à la prière. A l’écoute de cette voix, riches et pauvres semblaient partager le même abandon à la puissance d’Allah. Dans les maisons nues entourées de murs blanchis à la chaux, c’était l’idée d’un certain “recueillement” qui me frappait dans la petite île de Kerkennah. Loin du bruit de la rue, elles suggéraient une vie entièrement consacrée au monde intérieur, au temps inexistant. Plutôt du côté de l’éternité…

Après quoi, fatigués d’errer pendant des journées entières sous un soleil de plomb entre oasis et désert, villes et montagnes, à la merci des petits voyous qui nous jetaient des cailloux ou nous harcelaient dans les souks, parce mon teint foncé et ma djellaba noire me faisaient prendre pour une Algérienne flanquée d’un infidèle, S. et moi avions quitté la Tunisie avec la grande joie des départs. S’embarquer ! Gagner le large ! Se fier à l’inattendu ! Sur la Sardaigne, nous ne savions rien si ce n’était sa beauté sauvage, naturelle. Ainsi la découverte de cette île inconnue, à la fin de l’été 1979, fut-elle une véritable révélation.

* * *

Les dauphins devançaient le bateau, faisant des sauts prodigieux, tandis qu’accoudée sur la passerelle, je voyais apparaître Cagliari dans un océan de lumière. L’envoûtement fut immédiat. Le ciel infiniment bleu plongeait dans la mer et absorbait ce qu’il embrassait : une cité de pierre qui se soustrayait au regard tout en exhibant sa nudité. Une cité comme absente à elle-même. Si pure, si enclose dans ses bastions que le temps paraissait en suspens. Quand nous descendîmes du bateau, Cagliari me parut tout de suite familière avec ses façades rose ardent et rouge pompeiano, décrépies et lézardées, sa chaleur lourde, étouffante. Jamais une ville ne fut à la fois si proche et si loin de moi-même.

Loin du continent, l’île semblait appartenir davantage à la mer qu’à la terre. Elle était comme un embryon flottant hors le temps. Sans dualité. Et sur son littoral, face à l’Afrique, se dressait la silhouette rocailleuse de la vieille cité, impassible et hautaine dans sa splendeur déshumanisée. De quoi dois-je me souvenir ? De moi-même, de celle que j’étais alors ? De l’enfant que je fus jadis ? Je ne recherchais pas l’idylle en m’exilant volontairement en Sardaigne deux ans plus tard, connaissant déjà les aspects cruels de Cagliari, son marché de la drogue et le désœuvrement. J’avais tout simplement envie de mener une existence précaire et vagabonde, de goûter à autre chose. L’essentiel étant que cette expérience débouchât sur un renouvellement de la vie et de l’amour.

 

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